in

8 minutesEssais cliniques: l’Afrique, le parfait cobaye ?

L’Afrique est-elle le parfait cobaye de l’industrie pharmaceutique ? 

En pleine pandémie de Covid-19, la question des essais cliniques en afrique a refait surface il y a quelques mois, suite à la polémique déclenchée par la proposition du Professeur Mira.

Cette polémique était-elle justifiée ?  Ces propos jugés paternalistes renvoient aux mauvaises expériences du continent, avec les tests cliniques orchestrés par les firmes occidentales. Des mauvaises expériences également favorisées par le laxisme de certains gouvernements locaux.

 

L’Afrique terrain de jeu de l’industrie pharmaceutique ?

La discussion entre les deux professeurs français méritait-elle un tel déferlement ? Certains ont peut-être vu la résurgence de vieux démons pas si lointains. Plusieurs scandales mêlant des groupes pharmaceutiques et des populations africaines ont éclaté à la fin du 20e siècle. En 1996, le laboratoire américain Pfizer teste un antibiotique censé lutter contre la méningite au Nigéria. Sur un échantillon de 100 enfants, 11 trouvent la mort et d’autres ont gardé des séquelles cérébrales et motrices.  

En 2005, toujours au Nigéria ainsi qu’au Cameroun, l’essai clinique d’un antiviral contre le Sida – financé par les Etats-Unis et la fondation Melinda et Bill Gates – a dû être interrompu. Des manques au niveau éthique avaient été constatés. D’autres cas de ce type ont été recensés durant cette période. 

Mais qu’en est-il aujourd’hui ? D’après une étude des Entreprises du médicament en 2018, seulement 7% des tests cliniques mondiaux ont lieu sur le continent africain. Un constat partagé par Patrick Durisch*, responsable santé de l’ONG suisse, Public Eye “Les grands labos cherchent des endroits où il y a des infrastructures sanitaires suffisamment développées. Or, le marché africain n’est pas celui qui intéresse les plus grands groupes mondiaux.” 

L’organisation helvète a publié un rapport en 2016, où elle pointe du doigt des manquements éthiques de tests réalisés en Egypte  “Au niveau des gardes fou éthiques, il y a eu des scandales par le passé, notamment en Afrique mais pas seulement. Les autorités ont réagi en mettant des gardes fous supplémentaires, d’après le responsable.

Si aujourd’hui les conditions éthiques sont globalement respectées, la question concernant l’accès aux traitements reste d’actualité : “Ce qui manque encore, c’est l’engagement de ces grands labos à assurer que ces médicaments testés soient effectivement disponibles et puissent bénéficier à la population locale. On exploite des gens pour récolter des donnés au vu d’une commercialisation dans les pays riches uniquement”, déplore Patrick Durish.

Ce genre d’abus s’explique en partie par un manque de législation ainsi qu’une politique de santé insuffisante.

Un des laboratoires du groupe pharmaceutique Sanofi. Source : Info Premieres

Un secteur de la santé négligé par les états africains

Revenons sur l’échange entre les professeurs Jean-Paul Mira et Camille Locht:

« Ne devrait-on pas faire ce test en Afrique, où il n’y a pas de masque, pas de traitement ? Un peu comme c’est fait dans certaines études pour le Sida chez les prostituées ».

Le débat porte alors sur l’efficacité ou non du vaccin du BCG pour lutter contre le Covid-19. Dans les pays où ce vaccin est très utilisé, des chercheurs ont constaté que le nombre de cas y étaient faibles. Léa Silué*, épidémiologiste ivoirienne à l’agence Santé Publique France décrypte cet échange pour nous : “Le professeur a voulu en effet être provocateur. Pour le Covid, il est apparu que les enfants n’étaient pas beaucoup touchés. Cela a attiré l’attention des chercheurs qui ont lancé une étude autour de ce vaccin pour tester son efficacité sur le traitement du Covid. Selon moi, il a mentionné le continent africain car c’est une zone très touchée par la tuberculose”.  Cependant toujours selon la médecin, une étude de ce type n’est pas à l’ordre du jour en Afrique : “Aujourd’hui, leur étude compte 1000 participants. 500 seront vaccinés contre BCG et les 500 autres non, pour ensuite comparer les deux échantillons. Le recrutement de ces 1000 personnes se fait bien au sein du personnel soignant en France. Elle n’a donc pas lieu en Afrique.” Elle estime également que la recherche en Afrique est quasi-inexistante, même si les gouvernements burkinabé et béninois ont autorisé la mise en place d’essais cliniques autour de la chloroquine

Le secteur de la santé n’est pas la priorité publique de tous les pays du continent. Un phénomène que l’on constate dans les anciennes colonies françaises. Au Niger ou au Tchad, plus de 60% des dépenses de santé proviennent du secteur privé.  

En 2001, lors de la conférence d’Abuja (Nigéria) sur la santé, les pays de l’Union Africaine s’étaient engagés à consacrer au minimum 15% de leur budget à la santé.  Avant l’ouverture de l’édition 2019 à Kigali (Rwanda), seulement 6 pays sur 54 avaient atteint cet objectif.

Au Congo Brazzaville, l’ONG Publiez Ce Que Vous Payez a récemment publié une étude sur les investissement publics dans le domaine de la santé. D’après l’organisation, 67% des projets prévus pour l’année 2017 n’ont pas été exécutés. Des chiffres démentis le lendemain de leur publication, par le président de la République Denis Sassou-Nguesso, au micro de RFI

On notera que certains responsables politiques n’hésitent pas à se faire soigner hors de leurs propres frontières. Dernier en date, le premier ministre ivoirien Amadou Gon Coulibaly, qui s’est rendu en France pour un contrôle médical en mai dernier.

Dans ces conditions, la fuite des cerveaux est inévitable. Un pays comme le Bénin compte plus de médecins en région parisienne que sur son propre sol. 

Même si l’Afrique du Sud ou l’Egypte parviennent à conserver leurs meilleurs éléments en investissant dans des infrastructures, cette situation bénéficie aux pays occidentaux – et ce, sur deux plans : ils peuvent ainsi récupérer une main d’oeuvre déjà qualifiée mais aussi effectuer des tests à moindre coûts dans ces pays.

Impérialisme 2.0 ?

Comment expliquer autant de réactions aux propos du professeur Mira ? Une partie de la réponse se trouve dans la relation que la France a entretenu ou entretient encore avec ses anciennes colonies, notamment à travers ses instituts et son industrie pharmaceutique. 

Ses propos illustrent cette relation ainsi que les préjugés racistes à l’encontre de certaines catégories considérés comme “inférieures”.

Du XVe siècle, aux Lumières en passant par l’époque coloniale, l’homme noir a fait l’objet de diverses expériences car il était considéré comme inférieur. Inconsciemment ou non, cette hiérarchisation a conduit à de nombreux scandales, notamment celui lié à l’affaire de la Lomidine. Conçue par les puissances coloniales après la seconde guerre mondiale, elle est censée soigner la maladie du sommeil qui touche l’Afrique. Mais le médicament se révèle être inefficace et meurtrier, d’autant qu’il est utilisé sur des personnes non-touchées par la maladie. Il faut attendre 60 ans pour que l’affaire soit déterrée par l’historien Guillaume Lachenal, auteur du livre Le médicament qui devait soigner: Un scandale pharmaceutique aux colonies. Invité sur le plateau de TV5 Monde pour présenter son ouvrage, l’historien explique : “On a considéré qu’il était acceptable de sacrifier des vies. Les médecins le disaient très explicitement au nom de quelque chose […] que le colonialisme pourrait afficher à son tableau de chasse comme une contribution.” 

Prélèvement sur un enfant (Cameroun, 1933) Source: AFP

Bien que ces expériences ne soient plus pratiquées, elles ont considérablement contribué à façonner des préjugés chez certains médecins occidentaux.

Cependant, dire que l’Afrique est à ce jour le parfait cobaye de l’industrie pharmaceutique ne serait pas totalement exact. Les Big Pharma privilégient les pays bénéficiant d’infrastructures de qualité, ce qui n’est pas le cas sur la majorité du continent.  

A l’heure où la course au vaccin contre le Covid-19 fait rage, l’Afrique semble partir avec un temps de retard, même si quelques États comme Madagascar et son Covid Organics, remède à base de plantes, cherchent des solutions adaptées. Des essais à but non lucratifs sont également en cours : “Nous avons des organismes tels que l’Initiative des maladies négligées, qui a l’habitude de faire des test cliniques en Afrique, notamment en RDC”, nous explique Patrick Durish.

Pour conclure, il parait alors évident que l’Afrique a intérêt de prendre part aux essais cliniques pour asseoir son indépendance, à condition que ces derniers ne soient pas impulsés par des intérêts extérieurs, tout en étant encadrés par des institutions locales solides.

 

*Entretiens réalisés le 5 mai

Self-Made, la série Netflix : l’avis de la rédaction